Il y a 20 ans, le RC Lens remportait une victoire 1-0 historique à Wembley face à Arsenal lors de la 5e journée des poules de la Ligue des Champions, devant 73 707 spectateurs dont 8 000 fans Sang et Or. Il s’agissait du premier succès français dans cette enceinte. Un exploit qui a bien failli lui ouvrir les portes des quarts de finale pour sa première participation. Acteur majeur de cette énorme performance face au champion d’Angleterre puisqu’il a inscrit le seul but de la rencontre, Mickaël Debève revient avec nous sur cette soirée inoubliable et ses conséquences.

Lensois.com : Mickaël Debève, quelle est la première image qui vous vient en tête lorsque l’on vous parle de ce match à Wembley face à Arsenal ?
La première image, c’est le public lensois dans le stade de Wembley. Nous avions été impressionnés de voir autant de supporters. Nous savions pourtant qu’il allait y avoir du monde. Quand on est entré dans le stade, ils étaient à l’opposée de nous. On ne voyait que des Lensois qui chantaient. C’est vraiment la première image que je retiens. Nous n’entendions que nos supporters nous encourager, alors que le match était plutôt à l’avantage d’Arsenal. Ma femme et mon beau-père étaient dans cette tribune avec les supporters. C’était particulier pour moi d’avoir ma femme au stade, de savoir qu’elle participait à cette fête. Ne pas entendre les Anglais, c’était fabuleux, nous aurions pu nous croire à domicile.

La victoire est marquante pour la performance sportive mais aussi pour le lieu. Wembley est un stade mythique. Quel souvenir gardez-vous de l’endroit ?
Je me souviens d’un vieux stade, chargé d’histoire. On se souvient des finales qui s’y sont déroulées, des grands concerts… C’était vraiment un vieux stade avec pas mal de bois, une pelouse en mauvais état, je crois même qu’ils avaient peint ou mis des confettis dessus pour ne pas que cela se voit trop. On sentait le passé avec aussi ces sièges en skaï dans les vestiaires ! Il y avait une grosse résonance dans ce stade qui contenait 80 000 personnes mais qui était en fait assez fermé. C’était fabuleux à vivre. J’entends la nouvelle génération dire que le nouveau Wembley n’a plus rien à voir, qu’il est plutôt fade, sans âme. Mais à l’époque, on ressentait vraiment le passé en rentrant dedans. Avant, Wembley n’accueillait que quelques matches, on n’y allait que pour les grandes occasions et c’est ce qui faisait aussi son charme. Arsenal avait effectué le choix d’y recevoir en Ligue des Champions et ça ne lui avait pas réussi sur cette saison.

A l’aller, lors de la première journée de la poule, vous accrochez le nul 1-1 à Bollaert de façon un peu miraculeuse. Arsenal vous avait vraiment bousculé. Comment est-on passé du fossé entrevu lors de cette première confrontation au match beaucoup plus équilibré à Wembley ?
Sur le premier match, il y avait une méconnaissance totale de la Ligue des Champions. Nous avions pour la plupart déjà joué sur la scène européenne, mais pas à ce niveau, plutôt en Coupe de l’UEFA ou en Coupe des Coupes. Il y avait eu beaucoup d’appréhension et nous avions été totalement asphyxiés par Arsenal. Nous avions du mal aussi à trouver des solutions. Notre équipe n’était pas complète non plus avec pas mal de jeunes qui découvraient les matches professionnels. Il y avait donc un manque flagrant de maturité par rapport à de tels adversaires. En face, ils avaient tous entre 50 et 100 matches européens dans les jambes. Au moment du match retour, nous avions vu que nous pouvions exister dans cette Ligue des Champions. Nous n’avions rien à perdre, tout à gagner et nous nous sommes lâchés. Le match a tourné en notre faveur en étant beaucoup plus équilibré, avec beaucoup d’actions de chaque côté. C’était très ouvert avec beaucoup de rythme, de jeu vers l’avant. Il y avait une très forte intensité.

« L’apothéose de ma carrière »

Dans l’effectif d’Arsenal de 1998-1999, il y avait des joueurs très expérimentés et talentueux comme David Seaman, Tony Adams, Emmanuel Petit, Nicolas Anelka, Patrick Vieira, Marc Overmars, Dennis Bergkamp… Comment décrire cette équipe ?
Cela faisait partie des 2 ou 3 meilleures équipes européennes du moment. C’était comme si nous avions joué le FC Barcelone ou le Real Madrid, avec que des joueurs internationaux. Pour nous c’était inespéré, en tant qu’équipe lensoise, de jouer une telle compétition, face à une formation comme celle-ci.

Le RC Lens de 1998-1999 semblait vraiment capable de tout. Quel regard portez-vous sur ce groupe avec le recul ?
C’était une équipe capable de faire un exploit contre Arsenal comme d’être en difficulté en championnat. Mais c’était logique aussi en raison de la méconnaissance de ce rythme avec des matches tous les 3 jours, avec le championnat, la Ligue des Champions, la Coupe de France, la Coupe de la Ligue…Pour de jeunes joueurs comme nous, avec un manque d’expérience, gérer ces matches à haute intensité n’était pas facile. Nous étions champions de France en titre, tout le monde nous attendait donc encore à la lutte pour les 3 premières places, ce qui n’était pas le cas. On jouait en parallèle la Ligue des Champions au sein d’un groupe qui comportait le grand Arsenal, le Dynamo Kiev d’Andreï Chevchenko et Sergueï Rebrov ou encore le Panathinaïkos, ça faisait beaucoup. Ça explique aussi le fait que nous ayons pu être en difficulté en championnat pendant la phase de poules de la Ligue des Champions. On avait déjà joué la Coupe d’Europe, mais pas face à ce genre d’adversaires. Après la fin de la C1, nous avons pu remonter jusqu’à la 6e place du classement et gagner la Coupe de la Ligue. Il y a eu 2 visages car on a laissé beaucoup de forces pendant la compétition européenne et il fallait aussi digérer le titre.

Vous marquez le but de la victoire face à Arsenal. Ce fut l’occasion pour vous d’être mis en lumière alors que vous étiez plutôt un joueur de l’ombre, au service du collectif…
C’est un but qui a marqué ma carrière. C’est vrai que j’étais plutôt un joueur de l’ombre et cela m’a mis sous le feu des projecteurs. Tout le monde a parlé de la victoire et de ce but. Quand un club français joue contre une équipe anglaise, on le passe encore. 20 ans après, il ne se passe pas une semaine sans que l’on m’en parle, et pas seulement parce que je suis à Lens. Même à Toulouse, où j’ai passé les 10 dernières années, beaucoup de gens ont vu ce match et m’en ont parlé. C’était l’apothéose de ma carrière, ça m’a apporté une popularité que je n’avais pas avant. L’une des plus belles récompenses, c’est quand j’entends le commentaire de Thierry Roland qui dit après mon but : « C’est normal après tout ce qu’il a couru dans le match, il est récompensé. » Cela correspond un peu à l’image que les gens ont pu garder de ma carrière.

Il y avait eu un débat à l’époque sur la validité du but. Hors-jeu ou non ?
Je pense sincèrement que je ne suis pas hors-jeu. Il y a eu tellement d’images… C’est vrai que sous certains angles, je parais hors-jeu, sous d’autres beaucoup moins. Sur le moment, je ne le pense pas. Peut-être qu’avec les nouvelles technologies, on me dirait que j’étais hors-jeu, je préfère retenir que j’ai marqué le but ! L’arbitre de touche était aussi très bien situé. S’il n’a pas levé le drapeau, je pense que c’est qu’il n’y avait pas hors-jeu. Cela n’a plus vraiment d’importance maintenant.

« Nous méritions de sortir de la poule »

Le match se termine malheureusement sur l’expulsion de Tony Vairelles après une simulation de Lee Dixon qui laisse croire à l’arbitre qu’il a été agressé. Cela n’a-t-il pas entaché votre joie puisque vous saviez du coup qu’il allait manquer le match décisif à Bollaert pour la qualification en quart de finale contre le Dynamo Kiev ?
Oui. On voit bien sur l’action qu’il n’y a rien du tout, qu’il y a une simulation de Lee Dixon. On voit même que Tony Vairelles est très surpris. En plus il ne dit rien après l’expulsion. Il a vraiment un comportement irréprochable. A la fin du match, on passe en tête du groupe et on reçoit Kiev mais on sait qu’accueillir cette équipe sans l’une de nos principales cartouches offensives, allait être compliqué, même si on avait d’autres joueurs. Tony était un pion essentiel, il dynamitait vraiment notre attaque avec beaucoup de mouvement et d’engagement.

Le match contre Kiev, redoutable équipe à l’époque composée de pratiquement toute l’équipe d’Ukraine et qui ira jusqu’en demi-finale en éliminant le Real Madrid, sera donc joué sans Tony Vairelles, mais aussi à 10 contre 11 après l’expulsion dès la 6′ de Frédéric Déhu pour une défaite 3-1. Au final, il n’y a donc pas eu la qualification au bout malgré l’exploit de Wembley. Ce dénouement vous a-t-il laissé amer ?
Oui, ça laissait un goût d’inachevé. Si on peut jouer ce match avec Tony Vairelles et sans cette expulsion de Frédéric Déhu… Il y avait une faute mais c’était très tôt dans le match et nous n’avons pas pu défendre notre première place. Il ne faut pas oublier que voir le RC Lens en Ligue des Champions était déjà inespéré, mais ça l’était également de le voir en tête de sa poule devant Arsenal à une journée de la fin, alors qu’à l’époque il fallait finir en tête ou parmi les 2 meilleurs 2es pour passer en quart de finale. Tout le monde disait que ce serait déjà bien de prendre un point avec Arsenal et cette équipe du Dynamo Kiev… Nous ne sommes pas passés loin. A la mi-temps, nous sommes tout de même à 0-0 face à Kiev, à 10 contre 11 face à l’attaque Chevchenko-Rebrov. On livre une première période historique de solidarité et de combativité à Bollaert. Nous avons été à 45 minutes d’une qualification. Cela aurait été le Graal pour Lens. Je pense que nous méritions de sortir de la poule.

Qu’est-il resté du match à Wembley ? N’est-ce pas le genre de rencontre qui permet de mieux gérer les grands évènements par la suite, comme la finale de la Coupe de la Ligue gagnée 1-0 contre Metz ?
C’est sûr. Sur la 2e partie de saison, nous avions une force intérieure et collective en plus. Sur la finale de la Coupe de la Ligue, ces moments comme le titre de champion de France ou les matches de Ligue des Champions nous ont fait grandir. Nous savions que nous allions gagner cette finale. Ce n’était pas le cas un an plus tôt pour celle perdue en Coupe de France face au PSG (2-1). C’était aussi particulier car en 15 jours, nous pouvions faire le doublé et il y avait l’appréhension de tout perdre, en plus d’un manque d’expérience par rapport aux Parisiens. Mais après la Ligue des Champions, le stade d’Athènes, Kiev, Wembley, Bollaert plein à chaque fois… On savait comment appréhender des grands moments comme ça. Cette fois, c’est nous qui avions un avantage en finale de Coupe de la Ligue contre Metz.

Propos recueillis par Christophe Schaad